Réflexion sur la conscience

Réflexion sur la conscience

Huike dit à Bodhidharma : « Mon esprit est inquiet. Pacifiez-le. » Bodhidharma répondit : « Apporte-moi ton esprit et je le tranquilliserai». Huike : « Bien que je l’ai cherché, je n’arrive pas à le trouver. » « Voilà, dit Bodhidharma, j’ai tranquillisé ton esprit. »

Le bouddhisme est essentiellement une investigation de la conscience. La connaissance de la nature de la conscience et de son fonctionnement permet de se libérer de tout conditionnement.

Dans le chemin bouddhique, deux formes générales de méditation sont pratiquées. Shamatha, par le développement de la concentration, vise à apporter une stabilité d’esprit afin qu’il puisse être utilisé de manière habile. Cette forme de méditation ne concerne pas directement l’investigation de l’esprit. Dans la méditation Vipassana (vision pénétrante), la présence méditative est cultivée afin de permettre la découverte de la nature de la conscience.

Les pratiques de la concentration ne posent pas de problèmes de compréhension dans la mesure où l’esprit est utilisé de manière similaire à son usage dans la vie profane courante. Une stabilité d’esprit est en effet plus ou moins nécessaire dans l’accomplissement de nos activités quotidiennes. La technique est simple : le méditant choisit un objet d’intérêt et le garde à l’esprit. On peut se concentrer sur la respiration ou sur une émotion positive telle que la compassion par exemple. On peut aussi réciter un mantra ou se concentrer sur un disque de couleur. Sans relâche, chaque fois que l’esprit se perd, on revient sur l’objet choisi. Avec le temps et après une longue pratique, le méditant est capable de rester concentré pendant des heures  sur l’objet, sans fluctuation de l’esprit.

La différence entre concentration et présence méditative (ou présence) est fondamentale. Par la concentration, l’esprit se focalise sur un objet ; il se préoccupe des contenus, reste fixé sur quelque chose qu’il connaît. Dans la présence méditative, l’esprit est concerné par lui-même et  repose aussi sur lui-même. La différence entre concentration et présence méditative n’est pas une question de différence d’objet où l’on changerait un objet d’intérêt pour un autre. Pareille compréhension serait le signe d’une grande confusion. Il s’agit bien plus d’une différence d’attitude.

La concentration implique un but, elle nécessite un effort et  présuppose l’orientation de l’attention vers un objet spécifique. En revanche, dans la présence méditative, l’esprit est sa propre fin. Elle n’implique ni focalisation de l’attention sur un objet particulier, ni effort en vue de l’accomplissement de quoique ce soit. Elle ne vise aucune connaissance spécifique.

Imaginez un joueur de tennis parfaitement conscient de la façon dont il tient sa raquette, de son adversaire, de l’échange, du mouvement de la balle, et pleinement conscient de tout pendant le match, il peut complètement s’oublier. C’est un exemple de concentration et non pas de présence. Pendant la durée du match, le joueur n’a pas de conscience claire de soi.

Une des caractéristiques de la concentration est de s’absorber dans l’objet choisi. Cette caractéristique devient plus évidente lorsqu’un méditant développe cette capacité de l’esprit jusqu’à un degré inusuel. Par exemple, un méditant a pratiqué la concentration pendant de nombreuses semaines sur un disque de couleur jaune. Il a fixé l’esprit de 16 à 18 heures par jour sur un disque jaune, en évitant toute fluctuation de l’esprit, toute déviation vers un autre objet comme des sons, des pensées ou des douleurs corporelles. Son esprit étant uniquement concentré sur le jaune, il rapporta que, lorsqu’il vit le jaune d’un œuf, il se sentit comme avalé par lui, prêt à disparaître. A ce stade, il n’y a plus aucune notion de présence. La concentration présupposant la saisie d’objet, il y a absence totale ou partielle de présence. La connaissance de l’objet, dans la mesure où elle nécessite une dichotomie sujet-objet, implique une certaine absence.

Etudier le bouddhisme, c’est s’étudier soi-même.

-       Dogen

Le but de la méditation n’étant pas ultimement de connaître le monde autour de soi ou n’importe quel objet spécifique, une attitude inhabituelle est requise. Il s’agit de voir en soi. Voir en soi ne signifie pas contempler le corps, mais investiguer la conscience. Voir en soi signifie que ce qui regarde, c’est-à-dire la conscience, se regarde elle-même. De cette manière on passe au-delà de la pratique de la concentration, vers la présence méditative, vers la prise de conscience. Mais ceci ne représente qu’un pas, une manière d’extraire l’esprit de sa fascination pour les objets extérieurs. C’est un moyen de s’ouvrir à la découverte. Lorsque l’esprit n’est poussé par la fascination vers aucune direction, ni vers des objets externes ni vers des objets internes comme les pensées ou les émotions (traitées comme des objets externes), il n’y aura plus d’objet, plus de but. Des notions comme « intérieur » et « extérieur » perdent toute signification. Les expressions : voir en soila conscience se regarde elle-même, sont finalement inadéquates.

L’esprit est tellement habitué à se tourner vers un objet qu’il est difficile d’appréhender comment procéder à l’investigation de la conscience.

Jean Piaget demandait aux enfants quel mot était le plus lourd : plume ou pierre. Pierre, répondaient les enfants. Ces mots sont ainsi confondus avec les objets qu’ils représentent. L’adulte n’est pas totalement libéré de ce type de confusion.

Freud relevait que :

Par un surinvestissement de la pensée, les pensées sont perçues effectivement comme venant de l’extérieur et, de ce fait, sont tenues pour vraies.  Le moi et le ça ( essai de psychanalyse, p 235)

La plupart du temps, nous nous relions aux pensées et aux images mentales comme s’il s’agissait d’objets concrets, de personnes réelles. Sur la base de pareilles assomptions erronées, nous réagissons avec du désir ou de l’aversion, de la colère ou de la tristesse.

Dans certains manuels de méditation, les méditants sont invités à découvrir l’origine de leurs pensées : viennent-elles de l’extérieur ? La pensée vient-elle du feu, de la terre, de l’air ou de l’eau ? Une pensée peut-elle être venir d’une montagne, d’une rivière, d’un arbre ? Lorsqu’il est évident qu’une pensée n’est pas un objet, le méditant est invité à se tourner vers l’intérieur.

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Tout d’abord, voyons comment la tradition bouddhique définit la conscience.

Dharmakirti, le philosophe indien du 7eme siècle dont l’œuvre fut normative au Tibet, est très dissert sur cette question. Sartre apporte également des commentaires très incisifs sur la question et exprime, dans une certaine mesure et avec un langage contemporain, une vision similaire à celle développée par la tradition bouddhique.

Au Tibet, des débats ont été tenus pendant des siècles sur la manière de définir la conscience; l’enjeu était de taille. La manière dont serait pratiquée la méditation dépendait du résultat de ces débats. Certains érudits ont décrit la conscience comme « ce qui connaît un objet ». En d’autres termes, il y a toujours un objet de la conscience. Une notion similaire se retrouve dans la philosophie moderne. Ainsi, en phénoménologie, Husserl affirme que « toute conscience est conscience de quelque chose ». Cette approche met en lumière l’intentionnalité, la conscience est toujours dirigée vers quelque chose qui n’est pas elle-même, vers quelque chose de transcendental.

Toutefois cette définition n’englobe pas une prise de conscience de la conscience elle-même. Pour les érudits et pratiquants tibétains tenants de cette définition, il n’est pas possible de connaître la conscience directement. Selon cette doctrine, la conscience ne peut être connue que par l’intermédiaire d’un concept, que par la connaissance d’un moment antérieur de conscience. Décrivant la vision gelupga de la méditation sur la nature de la conscience, SS le Dalaï Lama précise : « Dans la méditation Mahamudra, nous pouvons soit utiliser un moment de conscience pour se focaliser sur le souvenir d’un moment précédent de conscience, soit utiliser une partie de la conscience pour se focaliser sur une autre. ». Pourtant un moment passé ne peut être connu qu’en tant que concept. Ce n’est pas l’expérience directe de la conscience, mais un souvenir, une trace d’un moment de conscience. Les maîtres tibétains qui pensaient possible de connaître directement la conscience ont rejeté cette définition dans la mesure où elle n’englobe pas l’auto-connaissance (conscience réflexive).

Une autre définition de la conscience – ce qui est clair et connaissant – est moins restrictive et plus largement acceptée par les érudits tibétains. Même si l’on n’était pas concerné par la connaissance de la conscience elle-même, il semble que décrire une conscience qui peut connaître un objet sans reconnaître qu’elle connaît cet objet représenterait une connaissance sans utilité. Il n’y aurait donc aucune différence entre connaître et ne pas connaître un objet. Si l’on devait admettre qu’un deuxième instant de conscience qui reconnaît le premier instant est nécessaire pour que la conscience fonctionne, il faudrait alors un troisième instant de conscience pour connaître le deuxième, et ainsi de suite….

Sartre dit de la conscience «Elle est l’être connaissant en tant qu’il est et non en tant qu’il est connu. » (L’être et le Néant p. 17)

Il pense aussi qu’elle doit nécessairement  être conscience (de) soi. « La conscience de soi  n’est pas couple. Il faut, si nous voulons éviter la régression à l’infini, qu’elle soit rapport immédiat, et non cognitive de soi à soi (L’être et le Néant p. 19)

Si ma conscience n’était pas conscience d’être consciente de table, elle serait donc conscience de cette table sans avoir conscience de l’être, ou si l’on veut, une conscience qui s’ignore soi-même, une conscience inconsciente, ce qui est absurde. (L’être et le Néant p. 19)

D’un point de vue bouddhique, Dharmakirti s’exprime ainsi :

« La conscience n’appréhende pas des objets externes directement mais uniquement par la médiation d’aspects. Un aspect est la réflexion ou la marque d’un objet dans la conscience. Etre conscient d’un objet signifie avoir un état d’esprit qui a la forme de cet objet et qui connaît cette forme ».

Dreyfus explicite cet aspect comme « … l’aspect de l’objet dans la conscience de même que l’aspect de la conscience elle-même. La conscience prend la forme d’un objet et révèle cette forme en l’assumant. Dans le processus de révélation d’objets externes, la cognition se révèle elle-même. »

Mais le simple surgissement de cet aspect dans la conscience n’est pas suffisant pour fournir le contexte cognitif. L’aspect a besoin de conceptualisation pour prendre une signification.

« Pour Dharmakirti, la perception n’identifie pas son objet mais retient simplement sa capacité perceptive. Dès lors la perception ne fournit pas par elle-même un contenu cognitif, mais induit simplement des activités conceptuelles par lesquelles le contenu est construit. »

Les activités conceptuelles peuvent être assimilées à ce que la phénoménologie appelle intentionnalité.

Un concept induit par la perception peut être stocké dans la mémoire. Bien entendu, un tel concept n’est plus dépendant de la présence d’éléments physiques, comme la légèreté, la lourdeur, etc. Ceci explique peut-être la confusion entre pensée et perception. Les concepts sont les mêmes, mais les conditions de leur surgissement sont différentes.

L’intentionnalité, comme noté précédemment, affirme que la conscience est toujours dirigée vers quelque chose qui n’est pas elle-même, quelque chose de transcendant. Pareille activité conceptuelle est nécessaire au contenu cognitif et ceci crée la dualité. Dualité entre la conscience et son objet ? Il me semble qu’il ne peut y avoir dualité qu’entre deux phénomènes de même type. Ce qui voudrait dire ici qu’il y a dualité entre la conscience réduite au niveau d’objet et un objet, et non pas entre la conscience proprement dite et son objet. Lorsque par identification la conscience crée un substitut d’elle-même; le moi, il y a alors dualité entre le moi et l’objet. Je vois la table, j’entends le bruit de la rivière.

Sartre a également décrit cette confusion.

« Tout se passe comme si la conscience constituait l’Ego comme une fausse représentation d’elle-même, comme si elle s’hypnotisait sur cet Ego qu’elle a constitué, s’y absorbait, comme si elle en faisait sa sauvegarde et sa loi. (Transcendance de l’égo  p. 82)

« L’Ego n’est pas propriétaire de la conscience ; il en est l’objet ». Transcendance de l’égo p. 77). La méditation bouddhique a pour tâche essentielle de révéler ceci précisément.

Comme la conscience n’est pas un objet, son exploration nécessite une approche inhabituelle. Une des principales difficultés de cette exploration est la tendance à retomber dans l’attitude communément associée à l’exploration d’objets.

Ceci mène a une attitude paradoxale : pour découvrir ce qu’est la conscience, il faut ne rien vouloir connaitre ou comprendre, ne rien vouloir découvrir.

La conscience ne peut pas être le but, l’objet d’une quête. Dès que l’esprit a un objectif, il y a un nécessairement un objet. Dès lors, tout souhait, tout désir ou espoir de découvrir ce qu’est la conscience jette un voile sur la conscience. Maître Eckhart exprimait ce fait de manière paradoxale : « Il faut prier Dieu de nous libérer de Dieu ».

Ce n’est pas en se fixant sur un objet spécifique que la conscience peut se dévoiler. La conscience ne peut être réalisée que lorsqu’on abandonne tout objectif et tout but. C’est une « via negativa » bien connue des mystiques. Il ne s’agit pas de s’attacher à un quelconque objectif négatif, tel le souhait d’être libéré de tout contenu de la conscience, perçu comme obstacle. Il n’y a rien à accomplir ; il n’y a rien dont il faille se débarrasser ; il n’y a aucun espoir ; aucune crainte à avoir. Les textes tibétains de méditation le répètent à l’infini.

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