Alain, parmi tant d’autres philosophes, a bien montré comment le jugement rectifie, organise, stabilise la perception. Ce passage du « quelque chose » a « tel objet  » a été souvent décrit dans les romans, surtout lorsqu’ils sont écrits a la première personne. J’entendis, dit, par exemple, Conrad (nous citons de mémoire), des bruits sourds et irréguliers, des craquements, des crépitements: c’était la pluie. »[12]

Selon Dharmakirti,  à cause de la rapidité du processus, une personne non entraînée ne peut percevoir la différence entre le premier instant de pure perception et le moment où le concept y est associé. Ce n’est que par une discipline particulière, la pratique de la méditation, que cette distinction peut être connue. [13]

La fonction de la conscience visuelle est simplement de voir les couleurs, et non pas des gestes du corps ou des comportements. Cependant le processus mental qui suit surgit si rapidement qu’on a l’impression de ne pas voir uniquement des couleurs, mais également les gestes que la conscience mentale interprète ou imagine. [14]

Cependant ce processus est si rapide qu’il n’est pas possible pour une personne ordinaire de différencier la vision de la conceptualisation. [15]

La méditation permet de faire l’expérience du premier instant de perception avant le surgissement du concept et la séparation sujet-objet. C’est-à-dire que la conscience n’a pas encore de JE, de substitut qui la représente. Elle est donc révélée à elle-même de manière évidente et non duelle. Par la pratique il est possible à un méditant avisé de ne pas tomber dans le mode conceptuel. Ceci implique la suspension de toute visée, de tout intention. Ces pratiques sont décrites dans le bouddhisme ancien, dans ses développements plus tardifs ainsi que dans d’autres traditions.

Dans un sermon le bouddha s’adresse aux moines. Il leur dit qu’il connaît tout ce qui est connaissable dans l’univers. Tout ce qui peut être connu par les divers êtres, les dieux, les demi-dieux, les prêtres et les personnes ordinaires, lui-même le connaît ; ce serait faut de prétendre le contraire. Le bouddha ne veut pas qu’on lui prête aucune défaillance. Il poursuit en affirmant que quand le bouddha voit, il ne construit pas un objet vu, ni un objet à voir, ni un sujet voyant ; quand il entend, il ne construit pas un objet entendu, ni un objet à entendre, ni un sujet entendant. Ainsi en va-t-il pour toutes les sphères sensorielles. De même lorsque le bouddha pense, il ne crée pas un objet penser, ni un objet à penser, ni un penseur. Dans un autre soutra le bouddha précise que lorsque dans la vision il n’y a que la vision, dans l’audition que l’audition, etc. dans l’intellection que l’intellection, alors, dit-il à son interlocuteur, quand tu n’es plus ni ici ni là ; ceci est la fin de la souffrance, le nirvana

Ce sermon décrit de manière précise l’attitude méditative. Il évoque clairement le dépassement de la connaissance s’appuyant sur la dualité sujet-objet.