Les pratiques de la concentration ne posent guère de problèmes de compréhension dans la mesure où l’esprit est utilisé de manière similaire à son usage dans la vie courante. Une stabilité d’esprit est en effet plus ou moins nécessaire dans l’accomplissement de nos activités quotidiennes. Pour concentrer l’esprit la technique est simple : le méditant choisit un objet d’intérêt et le garde à l’esprit. On peut se concentrer sur la respiration, ou sur un sentiment positive telle que la compassion par exemple. On peut aussi réciter un mantra, ou se concentrer sur un disque de couleur ou la flamme d’une bougie. La concentration ne s’appuie pas sur la perception de l’objet qui fluctue constamment, mais sur la trace qu’elle laisse, sur une image mentale. Sans relâche, chaque fois que l’esprit se perd, le méditant revient sur l’objet choisi. Avec le temps et après une longue pratique, le méditant est capable de rester pendant des heures concentré sur l’objet, sans fluctuation de l’esprit.

La concentration implique un but ; elle nécessite un effort. La concentration présuppose l’orientation de l’attention vers un objet spécifique. L’objet de la concentration est toujours conceptuel.

Imaginez un joueur de tennis. Parfaitement conscient de sa prise de raquette, de la position de son adversaire, de l’échange, du mouvement de la balle, pleinement conscient de tout ce qui se passe pendant le match, il peut complètement s’oublier. C’est un exemple de concentration et non de présence. Pendant la durée du match, le joueur n’a pas de conscience claire de soi.

Dans les concentrations plus profondes (Jhana) l’esprit  s’absorbe dans l’objet de la méditation. [9]

Cette caractéristique devient évidente lorsque cette capacité de l’esprit est développée jusqu’à un degré inusuel. Un méditant, par exemple, a pratiqué la concentration pendant de nombreuses semaines sur un disque de couleur. Il a fixé l’esprit de 16 à 18 heures par jour sur un disque jaune, en évitant toute fluctuation de l’esprit, toute déviation vers d’autres objets, telle que des sons, des pensées, ou des sensations corporelles. Son esprit étant uniquement concentré sur le jaune, il rapporta que, lorsqu’au déjeuner il vit le jaune d’un œuf, il se sentit comme avalé par lui, prêt à disparaître. À ce stade, il n’y a plus aucune notion de présence. On peut remarquer ceci aussi dans les expériences de la vie quotidienne. Lorsqu’on est totalement pris par une lecture, par des préoccupations d’ordre comptable, ou dans la contemplation d’un paysage, par exemple,  la conscience est complètement absorbée par l’objet de son intérêt. À ce moment la conscience de soi ou son substitut, le moi, s’est estompé. Il n’y a plus de Je manifeste, seul demeure le paysage. Il est probable que la fusion de la conscience avec son contenu fut l’état premier de la conscience, celui du nourrisson. Tout d’abord le très jeune enfant développe sa capacité de connaissance. Il apprend à nommer, à différentier, à saisir. Alors, quand il veut s’appréhender lui même, il suit naturellement le mode de saisie des objets. Son entourage lui apprend aussi à se différencier des objets, en l’objectivant. La mère ne peut percevoir la conscience de l’enfant, mais elle est en rapport à sa présence ; elle perçoit les manifestations corporelles des émotions et des états d’âme de l’enfant. Elle va donc aussi le chosifier par la notion de tu –toi ou (moi-je). Il appréhende sa conscience au moyen d’un substitut, le moi. Mais ce moi est placé au niveau des choses, il n’a pas la clarté translucide de la conscience, il a l’opacité de l’objet. La conscience de soi représente un état extrême de maturité pour l’être humain, état qui s’acquiert lentement et jamais définitivement. Nous reviendrons sur la construction du moi dans le prochain chapitre. Dans la méditation il se peut que la concentration se dégage naturellement de cette confusion et glisse vers l’abandon de son objet. Ce peut être le cas quand l’objet conceptuel de la concentration est lié à la perception, comme dans la respiration. En effet pour pouvoir être en phase avec le processus, il est nécessaire de sentir les sensations corporelles. La conscience se lassant de son objet, il se peut que le concept soit abandonné naturellement et que demeure la perception puis la conscience uniquement.