Dans l’expérience non duelle du corps, il n’y a évidemment plus d’opposition corps-esprit. Le corps n’est plus perçu comme objet, mais est éprouvé comme présence.

Si ma conscience n’est pas un objet de perception pour autrui, il n’en va pas de même de mon corps. Il est à la fois sujet pour moi et objet pour autrui et pour moi également. Ce regard que je peux porter sur mon corps,  cette manière d’en faire un objet, me distance de lui. J’adopte sur lui le point de vue des autres. Le corps peut être perçu par divers sens, par la vision, l’odorat et le tact (ou la sensation proprioceptive). Si sa forme et son odeur peuvent être perçues par les autres, à distance, la sensation corporelle est restreinte à l’intimité du corps lui-même. De même nous avions le son objectif perceptible par une tierce personne et la conscience du son qui est propre à chaque auditeur nous avons la conscience corporelle propre à chaque être sensible.

La philosophie fait un nouveau pas: elle découvre que nos sensations ne sont pas les qualités mêmes des objets et qu’au contraire elles ne sont que des modifications de notre âme. [23]

Il n’y a plus de je, de moi, une présence impersonnelle. La sensation corporelle non chosifiée n’est pas localisable, elle est la totalité de la conscience sans intérieur ni extérieur.

L’âme est totalement et complètement indivise dans le pied, et complètement dans l’oeil et dans chaque membre.[24]

Cette présence par le corps, si elle est une expérience intime du sujet lui-même, n’en est pas moins perceptible de l’extérieur. Elle est l’une des qualités essentielles d’un danseur ou d’un acteur. Il n’est donc pas étonnant que ce soit dans les textes traitants de danse ou de théâtre que l’on trouve l’évocation la plus claire de cette présence par le corps.

Certains auteurs parlent de la présence du corps ou d’un corps de présence.

Paul Valéry décrit une danseuse:

Elle place avec symétrie sur ce miroir de ses forces, ses appuis alternés; le talon versant le corps vers la  pointe, l’autre pied passant et recevant ce corps, et le renversant à l’avance; et ainsi, et ainsi; cependant que la cime adorable de sa tête trace dans l’éternel présent, le front d’une vague ondulée.

Comme le sol ici est en quelque sorte absolu, étant dégagé soigneusement de toute cause d’arythmie et d’incertitude, cette marche monumentale qui n’a qu’elle-même pour but, et dont toutes les impuretés variables ont disparu, devient un modèle universel.

Toute, elle devient danse, et se consacre au mouvement total! [25]