On peut dévoiler la conscience dans l’émotion comme dans la perception ou la pensée. Il s’agit, là également, de se dégager du besoin de connaître, de saisir qui crée la dichotomie sujet- objet. Éprouver l’émotion dans l’intimité d’une conscience non-duelle, nécessairement impersonnelle.

Le vol du garuda, texte tibétain du maître Shabkar décrit précisément l’analyse des émotions. Il recommande au méditant de penser aux personnes qui lui ont nui dans le passé, comment elles l’ont blessé. Souviens-t-en clairement conseil-t-il, et laisse naître la colère. Au moment où elle surgit, regarde son essence, observe ce qui est en colère. D’où est-ce que la colère surgit-elle, où est-elle en cet instant, et finalement où disparaît-elle ? Regarde si elle a couleurs et forme. Quand on l’observe ainsi, elle est primordialement vide, il n’y a rien à saisir. Sans rejeter la colère, c’est la sagesse semblable au miroir. Imagine, en détail, une femme séduisante, de la nourriture succulente,  des habits magnifiques,  des chevaux ou du bétail que tu voudrais possédé ; laisse ainsi le désir surgir. Alors regarde son essence, observes ce qui désir, d’où est-ce que ça surgit, où est-ce en cet instant, finalement où est-ce que ça disparaît ? Regarde si le désir a couleur et forme. Lorsqu’on l’observe, il est primordialement vide ; il n’y a rien à saisir. Sans rejeter le désir, c’est la sagesse du discernement. Il ne s’agit pas de s’arrêter à la dimension corporelle de l’émotion, mais à son aspect spirituel ; découvrir la qualité particulière d’une conscience en colère, triste ou joyeuse, sans se méprendre, ainsi l’éprouvé en toute liberté.

Conscience et corps.

Le sermon évoqué précédemment décrivait comment la cessation de la souffrance est atteinte lorsque dans la vision il n’y a que la vision, etc. ; lorsque le méditant n’est plus ni ici ni là. Que peut vouloir dire dans la sensation corporelle il n’y a que la sensation corporelle. Comment la sensation corporelle révèle-t-elle la conscience ? Lorsqu’il éprouve une sensation corporelle, dit le texte, le bouddha ne crée pas un objet ressenti, un objet à ressentir, ni un ressentant ; dans la sensation (corporelle) il n’y a que la sensation (corporelle). L’usage du terme sensation présente certaines difficultés. Alors que dans le cas de la vision la distinction est claire, il y a ce qui est vu, le voyant et la vision ; dans la sensation corporelle, on a tendance à considérer la sensation comme un objet. Comme la forme est ce qu’il y a à voir, la sensation serait ce qu’il y a à éprouver. Or, dans ce contexte,  le terme sensation est l’équivalent de vision, il signifie donc une prise de conscience de quelque chose de tangible. La sensation n’est donc pas ce qu’il y a à éprouver, mais l’expérience elle-même. Nous avons vu, dans le cas de l’audition, la conscience du son révèle le son et la conscience d’entendre révèle la conscience, la présence. D’une manière similaire, la conscience du poids de ma main révèle le poids de ma main, alors que la conscience de ressentir le poids de ma main est présence. Donc je peux soit faire l’épreuve de mon corps, de son poids, de sa température ou faire l’expérience de la conscience du corps. Le corps devient alors un corps de présence. À ce moment je ne perçois plus ses caractéristiques corporelles. Il arrive que certains méditant s’inquiètent parfois d’une disparition de la perception du corps en tant qu’objet. Mais ce n’est qu’un changement de perspective.