L’objet désirer est imaginaire. Ce qui est visé c’est la satisfaction que j’ai projetée dans cet objet particulier. Dans la méditation il s’agit de reconnaître que l’objet du désir est imaginaire, qu’il n’est qu’une manifestation de la conscience. Reconnaître son irréalité révèle le désir à lui-même. Faire l’expérience du désir au présent lui enlève son pouvoir contraignant. Il ne s’agit pas de couper le désir de son objet en tournant l’esprit vers le désir lui-même, comme cela est parfois suggéré. Mais dans l’expérience du désir visant son objet, il faut revenir sur la conscience désirante. On ne peut pas dans la méditation faire de l’émotion un objet isolé d’observation. Elle perdrait son sens qui est d’être vision particulière d’un objet. Visée positivante ou négativante dans le cas du désir ou de l’aversion, mais toujours visée de quelque chose. Il s’agit d’être dans l’émotion comme présence à soi

Il y a bien là un aspect pulsionnel de l’émotion, mais cette poussée n’a de pouvoir que si on ne la pas reconnue pour ce qu’elle est : conscience de soi, présence.

L’émotion n’est qu’une certaine coloration de la conscience. La joie n’est pas autre chose que la conscience de joie. Si l’on sépare la joie et la conscience, la joie ne sera jamais éprouvée  et la conscience jamais joyeuse. Mais là aussi, comme nous l’avons décrit lors de la concentration, il se peut que je sois perdu dans le contenu de mon expérience sans présence à soi. Je suis irrité, je rumine la même situation sans cesse, sans avoir pris conscience d’être irrité. Pour être en intimité avec l’émotion il s’agit de se déprendre des pôles objectif et subjectif. Le pôle objectif est la chosification de l’émotion, ma tristesse, ma fatigue, etc. ; le pôle subjectif  la réification de la conscience de soi par le concept je, moi. Je peu aussi m’identifier à l’émotion directement, je suis triste. Mais c’est nécessairement à l’émotion chosifiée que je m’identifie. Je ne suis alors rien d’autre que cette tristesse, enfermé en elle et limité à elle.

Quand l’émotion est éprouvée comme conscience de soi, alors il n’y a pas d’identification, pas de je. Il n’y a que cette conscience émue, elle est totalité. Le désir par exemple, est alors éprouvé comme pure présence, comme plénitude. Il a perdu son énergie pulsionnelle, sans avoir été ni assouvi, ni refoulé, ni sublimé. Naturellement il disparaît.

Le plaisir ne peut pas se distinguer – même logiquement – de la conscience de plaisir, comme le mode même de son existence, comme la matière dont il est fait et non comme une forme qui s’imposerait après coup à une matière hédoniste.[22]

Il est vrai que le fait que la conscience apparaisse sous tel aspect émotionnel ou tel autre dépend de circonstances. Il m’est possible d’agir sur elles et ainsi d’influer sur mon état émotionnel. Je suis en colère, je me raisonne, je change de perspective, il se peut que ma colère disparaisse. La conscience se présente sous un autre aspect maintenant plus calme, plus tranquille. Je n’ai pas agi sur la colère directement. Enlever la colère signifierait enlever la conscience. J’ai agi sur le contexte.