Freud relevait que :

Par un surinvestissement de la pensée, les pensées sont perçues effectivement comme venant de l’extérieur et de ce fait, sont tenues pour vraies. [19]

L’une des caractéristiques essentielles de la pensée est de se faire passer pour ce qu’elle n’est pas. La pensée ne se pose pas à elle même comme son objet. Elle vise intentionnellement autre chose qu’elle-même. C’est là sa raison d’être. L’image mentale est conscience de quelque chose. Si je pense à une personne, c’est la personne que je vise et non la pensée de cette personne. Je me rappelle peut-être que je dois lui communiquer une information. Mais, à la pensée de cette personne, je n’ai rien à dire. Je peux imaginer ma maison de campagne, les travaux qu’elle nécessite. Je ne vise pas une pensée, mais un objet. Un objet concret, solide qui n’a pas la nature translucide de la conscience. Dans toute connaissance, dès le second instant, la conscience s’obscurcit, elle se donne  l’apparence opaque d’un objet ; elle est moins présence à soi qu’à l’objet. Pour  que la conscience se révèle à soi-même, elle devra suspendre l’intérêt porter à celui-ci. Non pas le repousser, mais simplement de ne plus en faire le centre d’intérêt. Quand l’opacité de l’objet n’est plus soutenue par la visée intentionnelle, elle se dissipe. Il y a renversement, l’image mentale ou la pensée, n’est plus saisie comme une chose concrète, mais comme conscience de soi, comme présence. Le pôle objectif tombe. Lorsqu’il n’y a plus de visée, plus d’intention, le pôle subjectif, la chosification de la conscience par le concept je tombe simultanément. Si l’apparence de l’objet est encore présente, elle n’a plus de contenu objectif ; c’est une pure apparence. Il se peut que cette apparence disparaisse, il ne reste alors que la conscience  de soi. Qu’il y ai apparence ou non n’a aucune incidence sur la conscience de soi.

La pensée doit bien présenter un aspect objectif ou quasi objectif pour que je puisse la communiquer. Si on me demande à quoi penses-tu ? Je peux répondre : qu’il pleuvra demain. La pensée présente deux aspects, l’un transmissible, l’image acoustique et l’autre non, le sens. Cette distinction est clairement élaborée dans les textes de Dharmakirti. Il est remarquable que certains enfants, interrogés par Piaget, disent qu’on pense avec la bouche. La tradition bouddhique connaît très tôt une distinction entre signifiant et signifié. Le sens d’une pensée n’a pas besoin d’un autre moment de conscience pour être compris, il est conscience de soi, de la même manière l’image mentale est conscience de soi. Le sens et la conscience de sens sont la même chose. Il n’y a que le la conscience de sens, pas de penseur face à une pensée.

On peut l’exprimer en posant que « quelle que soit la connaissance qu’elle exerce », l’intelligence  » est à la foi le sujet, l’acte et l’objet » [20]